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William Friconneau – La culture du numérique dans les soins

soin infirmier numériqueLa 5e partie du du mémoire de William Friconneau : La culture du numérique dans les soins. Les précédents articles : 1/ Le numérique dans le quotidien de l’infirmier et 2/Du papier à la souris : l’évolution du poste de travail infirmier, 3/ Derrière le quotidien numérique de l’infirmier 4/ Interrogations à propos de l’ infirmier du XXIe siècle

Nous en étions restés à « Les représentations des technologies dans les soins conditionnent l’utilisation et l’appropriation des systèmes d’information par les infirmiers au quotidien. »

DE LA PROBLÉMATIQUE À L’EXPÉRIMENTATION

Cheminement

J’avais dans un premier temps, dès la première année, beaucoup d’a-priori sur le paysage informatique des soins : je pensais à tort que ces systèmes étaient bien développés, unifiés, interopérables,… en effet, techniquement, même avant 2011, cela était possible.

Après plusieurs stages et missions d’intérim, lorsque j’ai effectué mes premières recherches sur le sujet, j’ai été interpellé par le polymorphisme conséquent des systèmes existants et utilisés en France dans les établissements de soins. Lors de l’utilisation de ces systèmes, j’ai de nombreuses fois eu besoin d’aide, et parfois été gêné dans mon organisation dès lors qu’elle nécessitait l’utilisation d’un ordinateur (besoin que l’infirmière se connecte, pas de poste fonctionnel disponible, lenteurs…), jusqu’à la situation qui a servi de base à ce travail.

Dans mes recherches, il était souvent question des systèmes d’information hospitaliers d’un point de vue institutionnel ou technique, pas ou peu de mes sources s’intéressent à ce quotidien infirmier encore actuellement transformé par ces technologies. J’ai donc choisi de me positionner dans un angle de recherche plus humain, plus près du quotidien, avec au départ l’appropriation de ces outils par les infirmiers, pensant trouver là les principales raisons de cette distance « virtuelle », et non « pratique », entre l’informatique et notre cœur de métier. Mais en développant le cadre théorique, ces raisons m’ont semblées plus subtiles, touchant les représentations même des professionnels dans leur appropriation de l’informatique dans les soins. Et c’est en rapprochant deux éléments (l’imprégnation des gestes et des habitudes quotidiennes par ces technologies dans les soins et le besoin de formation) que j’ai relié le concept sociologique de culture à ce sujet, deux éléments qui ne correspondaient de manière satisfaisante à aucune autre définition.

En développant ce concept avec la culture infirmière en tête et sa portée au quotidien aboutissant à quelques hypothèses et questions de recherche, j’ai choisi d’expérimenter l’hypothèse de recherche suivante :

Les représentations des technologies dans les soins conditionnent l’utilisation et l’appropriation des systèmes d’information par les infirmiers au quotidien.

Méthodologie

Avant de questionner l’utilisation et la relation des infirmiers avec les systèmes d’informations dans leur travail quotidien il est pertinent de simplement questionner sa réalité.

  • Quelles sont les représentations des technologies dans les soins qui prédominent chez les infirmiers ?
  • En quoi ces représentations conditionnent-elles l’utilisation des systèmes d’informations dans les soins infirmiers ?

Je pense que ces questions permettent de cerner les bases de ce concept. De plus ce sont celles qui me semblaient les plus pertinentes à poser à ce niveau de travail, et n’étant ni philosophe, ni sociologue de profession, elles me paraissaient, en tant que futur diplômé, les plus légitimes à expérimenter à travers l’hypothèse recherche précédemment citée.

Avec l’objectif de vérifier ou d’infirmer l’hypothèse de recherche, j’ai eu l’occasion d’interroger dans un premier temps un cadre de santé d’un service de chirurgie qui n’utilise pas encore le dossier de soins informatisé, au sein d’un établissement globalement informatisé, afin d’évaluer le potentiel décalage « culturel » de ce service. Dans un second temps, j’ai pu m’entretenir avec les infirmières travaillant à la direction des systèmes d’information de cet établissement, dont la fonction est l’assistance et la formation de leurs pairs dans les services quant à l’utilisation du dossier de soins infirmiers informatisé, et ce afin de profiter de leur retour d’expérience et leur vue globale sur l’utilisation des systèmes d’information hospitaliers par les infirmiers.

J’ai choisi d’interroger directement des professionnels via des entretiens semi-directifs car une observation ne me semblait pas pertinente. En effet le postulat théorique précédent, la culture numérique, suppose que chaque individu est plus ou moins acculturé, l’utilisation du poste de travail infirmier est donc avant tout individuelle. Une, deux voire dix observations n’auraient pas composé d’échantillon adéquat pour l’expérimentation. L’inconvénient principal de ce type d’entretien vient de sa nature : en présence d’une autre personne, l’interrogé peut orienter ces réponses dans le sens des croyances de son interlocuteur, j’ai donc cherché à rester neutre le plus possible. L’avantage face à un entretien directif est que les personnes interrogées expriment des idées librement, soit des représentations qu’un questionnaire pourrait ne pas capter ou qu’une discussion non dirigée ne pourrait préciser, par nature, et c’est précisément l’enjeu de ces questions de recherche.

DE L’EXPÉRIMENTATION À LA DISCUSSION

L’exploitation de ces entretiens m’amène aux constatations suivantes :

Une unification des systèmes et un dossier patient interopérable est une nécessité urgente et absolue. La multiplicité des systèmes existants et leurs défauts d’interfaçage sont des freins conséquents à l’adoption de l’informatique par les services, et complexifie la formation des professionnels. Les conséquences de cet état de fait sont déjà source d’évènements indésirables, avec l’exemple donné par le cadre de santé d’une fiche d’évènement indésirable faite dans un établissement voisin après réception d’une photocopie de dossier papier dans un service informatisé. De plus le polymorphisme de ces systèmes induit un risque d’erreur supplémentaire lorsque l’infirmier doit utiliser plusieurs logiciels, voire plusieurs supports lorsque le service n’est pas entièrement informatisé et que cohabitent les anciens modes de fonctionnement avec les « nouveaux » systèmes d’information. Ce processus de normalisation est une étape nécessaire pour atteindre pleinement l’objectif premier d’amélioration de la qualité des soins.

L’usage de ces technologies, c’est-à-dire la manipulation de l’information du patient par l’infirmier, dépend de ses propres représentations vis-à-vis des technologies et de l’information dans la vie de tous les jours.

Si tous les soignants manipulent l’information avec le logiciel, tous ne le font pas de la même façon, ni avec la même facilité, ni avec le même regard sur cette information.

Certains ont conscience de l’importance de la traçabilité, « dans la bonne case », car ils connaissent le logiciel, et de la confidentialité. L’acculturation à cette culture numérique des soins est différente d’un individu à l’autre, et cela ne dépend pas de la pyramide des âges. Un professionnel expérimenté pourra parfaitement s’acculturer à ces nouvelles pratiques et à leurs écueils, et avoir une utilisation optimale de son poste de travail infirmier, un jeune diplômé « digital native » (PRENSKY), n’aura pas automatiquement cette maîtrise et devra parfois prendre conscience des enjeux de confidentialité de la culture des soins lorsqu’il se connectera à ses réseaux sociaux.

La représentation du « flicage » semble par ailleurs très présente dans l’esprit de certains infirmiers et aides-soignants, la traçabilité est pourtant bien perçue comme nécessaire et primordiale, mais l’idée de la remontée automatique des données à l’encadrement est très mal perçue par ces professionnels. C’est peut-être le contexte actuel de l’emploi et la relative précarité de celui-ci qui en est la principale raison, exacerbant les esprits dès lors qu’un contrôle visible et imposé est mis en place.

La représentation dominante des systèmes d’information et du dossier de soins informatisé est « aidant » selon les professionnels.

Si l’on reprend les théories de Michel Serres appliquées à l’infirmier en 2014, son poste de travail informatisé pourrait être « sa tête posée sur le bureau », soit l’externalisation de ces facultés cognitives. Mais l’infirmier manipule des données humaines cruciales : il doit être compétent dans l’instant d’une situation d’urgence sur la chaussée, il doit connaître, comprendre et surveiller les traitements qu’il administre… Il ne peut pas « poser sa tête », ou pour faire une maladroite analogie informatique, il ne peut pas couper-coller ses facultés sur son poste de travail, il ne peut que les copier-coller, et c’est en cela que la culture du numérique dans les soins se confronte avec la culture des soins. Par manque de maturité des systèmes d’information en partie, mais surtout par nature, je pense que c’est ce qui explique cette sous-évaluation, ce sous-investissement des soignants pour cet « outil » : culturellement, l’infirmier ne peut pas compter sur son poste de travail pour être compétent, en tant que soignant il ne peut pas se permettre d’être dépendant de celui-ci.

En pratique, il doit l’utiliser, par la norme, ou parce que c’est son seul support de travail disponible dans la structure, et il peut s’appuyer dessus pour agir avec plus de sécurité, être plus efficient, vérifier ses connaissance pour l’aide dans ses décisions, et ainsi investir son précieux temps dans son cœur de métier : la relation avec la personne soignée. C’est en ce sens que ces systèmes sont « aidants » et non pas « nécessaires ». Pour reprendre les mots du cadre de santé interrogé : « il faut que cela reste un outil ».

La notion de culture du numérique dans les soins est perceptible à travers ces entretiens : grands changements dans le quotidien, imprégnation de l’environnement de travail et des interactions, besoin de formation… Mais elle est primitive, nouvelle, mal dessinée, presque chimérique.

L’une des raisons de ce flou est probablement l’écart culturel avec les soins, qui se veut indépendant de toute technique « avancée » par essence comme précisé dans la paragraphe précédent. On ne conçoit pas par exemple qu’un infirmier ne sache relever une pression artérielle et un pouls qu’avec un brassard équipé d’un capteur et un écran lui donnant les constantes. Il devra toujours être capable de relever ces chiffres avec un stéthoscope, un brassard manuel et ses doigts.

Une autre raison serait que le processus d’acculturation des soins infirmiers au numérique est rendu difficile par le morcellement des systèmes, donc des philosophies et des pratiques quotidiennes, rendant impossible une formation ou une philosophie de pratique commune, donc « culturelle ». Le déploiement du dossier de soins informatisé interopérable sera une étape importante qui forcera ces systèmes à adopter « la même langue ». Ce déploiement facilitera également le travail de fond des directions des soins pour l’uniformisation et la formalisation des pratiques dans un processus continu de qualité.

Le numérique est omniprésent dans notre société, il a modifié nos habitudes et nos modes de fonctionnement dans une mesure que nous ne sommes pas encore capables d’appréhender totalement, par manque de recul. Il a envahi l’hôpital, les structures de soins des campagnes, les cabinets d’infirmiers libéraux, amené par des enjeux d’amélioration de la qualité des soins, de communication et d’efficience.

Silencieusement, les soins infirmiers s’informatisent, et progressivement l’infirmier en devient dépendant dans son quotidien.

Partant d’une situation de retard d’administration de thérapeutiques liée à l’utilisation du numérique dans les soins infirmiers, j’ai questionné d’une part les enjeux et les écueils de ces technologies dans les soins à travers l’étude du poste de travail infirmier, puis d’autre part la relation à ce poste pour l’infirmier ainsi que son appropriation au quotidien.

Via cet éclairage théorique, j’ai mis en évidence diverses hypothèses et questions de recherche concernant ce quotidien infirmier en transformation. J’ai choisi de questionner le rôle des représentations des infirmiers vis-à-vis du numérique dans leur appropriation et leur utilisation de ces technologies au jour le jour, grâce à des entretiens avec des professionnels particulièrement concernés par l’un des concepts majeurs de ce travail : la culture numérique dans les soins, ou le numérique dans la culture des soins infirmiers.

Les entretiens réalisés auprès des professionnels démontrent que les représentations des infirmiers ont un impact considérable sur leur appropriation et leur utilisation des systèmes d’information. Cela a pour conséquence un risque de dénaturation de l’information par erreur d’utilisation, peur des responsabilités, avec potentiellement des effets sur la prise en charge en équipe de la personne soignée.

La réalisation du potentiel qu’offre le numérique dans les soins infirmiers au quotidien n’a de limite que notre imagination. Mais avant de réaliser ce potentiel, je pense que le principal prérequis est l’appropriation culturelle du numérique par les infirmiers et les professionnels de santé en général. Une acculturation qui ne sera pleinement possible que lorsque les pratiques seront unifiées, avec l’objectif principal d’un dossier de soins informatisé interopérable, non limité aux hôpitaux. Alors je pense qu’il sera possible de développer une véritable compétence numérique infirmière, avec un référentiel commun à tous, ou du moins un « code » commun.

Aussi, le poste de travail de l’infirmier n’est pas qu’un simple outil, il est une part de la culture du numérique dans les soins. Mais cette culture trouve ses limites dans la culture des soins même, par la nature cruciale de ceux-ci. Bien que le numérique soit le plus formidable des moyens permettant l’efficience et un potentiel d’amélioration de la qualité des soins, il n’est tout au mieux qu’un prolongement de la mémoire de l’infirmier, de sa voix, mais ne sera jamais un prolongement de ses mains, de sa présence, de son empathie et de son humanité, et c’est pourquoi il ne sera jamais « nécessaire ». Je pense que pour que cette culture des soins adopte le numérique, celui-ci doit se faire plus discret. Ainsi l’arrivée de nouvelles interfaces homme-machine telles que les tablettes tactiles, plus naturelles et ergonomiques, pourrait être un moteur de l’adoption du numérique par les soignants, par toute l’aura de simplicité et de fiabilité de ces dispositifs dans notre société actuelle.

Ce sujet est source de nombreuses autres interrogations qu’il conviendrait d’explorer.

Les personnes soignées sont par exemple tout autant touchées par cette culture du numérique et ont facilement accès à l’information médicale. Ce qui génère de nouveaux éléments dans la relation soignant-soigné et dans le positionnement du patient, qui réclame ainsi son droit à l’information et à la décision libre et éclairée dans sa prise en charge. Le patient est ainsi contributeur. Un fait qui pourrait être normalisé dans les systèmes d’information, par contribution directe du patient à un dossier médical partagé, unique et interopérable utilisable par tous les professionnels traitants. Il pourrait ainsi contribuer au renseignement de ses directives anticipées, ou via l’éducation thérapeutique au relevé de ses paramètres vitaux et métaboliques (glycémies, pression artérielle…).

Ce travail m’a permis de comprendre et d’expérimenter une méthodologie de recherche que je pense essentielle, car transférable vers la démarche des évaluations de pratiques professionnelles auxquelles les infirmiers ont tout à gagner : amélioration du quotidien, reconnaissance scientifique, rôle de contributeur et de moteur de l’établissement…

Je pense donc très honnêtement poursuivre ce type de travail plus tard, si possible en équipe, car c’est à mon sens un formidable levier de l’amélioration de la qualité des soins et une porte ouverte à la parole infirmière au sein du paysage médical français, voire international. Profitant de ma double compétence en informatique, je pense également proposer mes services au quotidien en tant que « référent numérique » dans une équipe de soins, et observer et éclairer du mieux que je le pourrais la liaison de ces deux domaines fascinants et riches que sont le numérique et les soins infirmiers.

Merci de m’avoir lu !

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Infirmier - J'ai réalisé mon mémoire de fin d'étude IDE sur le sujet du numérique dans le quotidien infirmier (plutôt hospitalier), avec pour résumer un axe culturel (culture soignante et culture numérique) et un état des lieux sur le principe souvent trop pauvre des solutions numériques proposées dans les hôpitaux.

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