Infirmier
0

William Friconneau – Derrière le quotidien numérique de l’infirmier

La 3e partie du du mémoire de William Friconneau. Les précédents articles : 1/ Le numérique dans le quotidien de l’infirmier et 2/Du papier à la souris : l’évolution du poste de travail infirmier

infirmier numériqueDerrière le quotidien numérique de l’infirmier

Après avoir donné le contexte du poste de travail infirmier informatisé, il convient de s’intéresser un instant sur la qualification que l’on donne à celui-ci et aux réseaux dont l’infirmier devient si dépendant pour son travail. On utilise souvent des mots-valises qui perdent de leur sens, et on ne voit pas forcément la portée sémantique.

Comment définir ces technologies à l’hôpital ? Qu’impliquent-elles au-delà du quotidien pour l’infirmier ?

L’information

Dans le contexte des soins, l’information manipulée par les soignants depuis leurs postes de travail est principalement composée des différentes données du dossier de soins de la personne, totalement ou partiellement géré en informatique selon les structures et les services. Celui-ci comporte donc globalement les mêmes « onglets », avec les paramètres vitaux, les prescriptions médicales et infirmières, les transmissions ciblées, les macrocibles, les résultats d’examens biologiques et d’imageries, les comptes-rendus des précédentes hospitalisations… Ces données représentent virtuellement la personne. Elle par ailleurs définit comme « renseignements sur quelqu’un, sur quelque chose » (ROBERT 2014, p. 1328). Les technologies manipulant ces données sont donc présentes à l’entrée, au pied du lit de la personne et à sa sortie, voire après. Au même titre que les données d’un dossier médical physique, ces données ont des clauses de confidentialité et de sécurité inhérentes aux soins.

En dehors du dossier de soins du patient, le poste de travail infirmier permet l’accès à des bases de documentation, l’information est donc également relative aux pratiques infirmières. L’information peut concerner les ressources de la structure, elle est alors relative à la gestion des lits, du matériel (commandes), du temps (rendez-vous… etc.).

Enfin cette information est électronique, elle nécessite donc pour son traitement des technologies, regroupées en système : elle n’est donc plus immédiatement accessible, comme pouvait l’être l’information du dossier de soins papier qui ne demandait que des mains et des yeux pour y accéder.

Les systèmes : représentations virtuelles

En 1999, une circulaire du Ministère de la Santé définissait les technologies dans les structures de soins comme «le système d’information d’un établissement de santé» (FRANCE, Ministère de la Santé 1999). Le terme semble donc avoir été adopté par les autorités depuis : système d’information, couramment abrévié SI, voir SIH pour système d’information hospitalier.

Selon les sources, c’est « l’ensemble des moyens humains et matériels ayant pour finalité d’élaborer, traiter, stocker, acheminer, présenter ou détruire l’information.» (FRANCE, Journal Officiel de la République Française 2010), ou encore « les ordinateurs et réseaux de communication électroniques, ainsi que les données électroniques stockées, traitées, récupérées ou transmises par eux en vue de leur fonctionnement, de leur utilisation, de leur protection et de leur maintenance; » (Parlement Européen 2004).

Dans le contexte d’une structure de soins, un SI est donc l’ensemble des moyens de manipulation et transmission par voie électronique des informations stockées électroniquement, mais la définition ne s’arrête pas là, tant ces informations sont cruciales.

Gérard Ponçon, organisateur et chef de projet à l’Assistance publique – Hôpitaux de Marseille, a précisé ce concept en système d’information « hospitalier », en spécifiant les enjeux d’échanges externes et internes à l’établissement ainsi que son objectif global : « Le système d’information hospitalier est inséré dans l’organisation « hôpital » en perpétuelle évolution ; il est capable, selon des règles et modes opératoires prédéfinis, d’acquérir des données, de les évaluer, de les traiter par des outils informatiques ou organisationnels, de distribuer des informations contenant une forte valeur ajoutée à tous les partenaires internes ou externes de l’établissement, collaborant à une œuvre commune orientée vers un but spécifique, à savoir la prise en charge d’un patient et le rétablissement de celui-ci. » (PONÇON 2000).

Ainsi, le système d’information d’une structure de soins est l’ensemble des outils et moyens permettant de gérer et de distribuer électroniquement des données, des données qui composent l’information utile à la prise en charge d’une personne et à son rétablissement par les différents protagonistes, externes ou internes à cette structure. Ce système d’information est basé sur une technique, l’informatique. Définie comme « science du traitement de l’information » (ROBERT 2014, p. 1328).

En quoi ces notions informatiques sont-elles si proches des soins infirmiers ?

Le système d’information est la représentation virtuelle de l’activité de soins, ou chaque professionnel de soins est représenté, avec ses liens, ses droits et ses compétences :

  • Les comptes utilisateurs représentent virtuellement les soignants. Dans le système d’information, l’infirmier est un utilisateur, avec un compte unique, et donc une signature numérique. Il possède des droits de lecture et d’écriture sur le dossier de soins, en rapport avec son décret de compétence, il peut ainsi lire et valider les prescriptions médicales mais il ne peut pas les modifier. Il peut entretenir et actualiser ses connaissances via des corpus numériques (base sur les médicaments, pansements…). C’est donc le pendant virtuel de son activité réelle.
  • Les systèmes d’information permettent et tracent la prise en charge par les utilisateurs dans la structure de soins, avec les actes, les interactions avec les autres professionnels, les transmissions, leur relation avec le patient. C’est la manipulation, la communication et le suivi de l’information et c’est le pendant virtuel du dossier de soins et de toute l’activité humaine de la structure.
  • Les personnes soignées sont représentées par l’information du dossier de soins. Un système d’information reste un concept qui semble assez difficile à contenir dans une définition satisfaisante, du fait même de sa nature : si l’information, bien définie, est l’objet de ces systèmes, comment qualifier entièrement ceux-ci en structure de soins devant une telle omniprésence : Communication ? Moyens ? Techniques ? Ordinateurs ? Usages ? Outils ?

De simples « outils » ? « C’était mieux avant ! »

Traditionnellement, l’informatique n’est pas associée aux soins et aux pratiques infirmières. Elle n’est pas historiquement nécessaire, dans le sens de « ce qui ne peut pas ne pas être », et c’est légitime, aujourd’hui encore, une panne d’un système d’information, si elle est correctement compensée par un système de substitution, n’empêchera jamais un infirmier de prodiguer des soins de qualité, de créer une relation avec la personne soignée, d’avoir de la dextérité, ou d’être ce solide pivot de l’information dans une équipe.

Malgré la normalisation de ces systèmes, il existe des structures, des professionnels libéraux qui n’utilisent pas l’informatique. Il existe une résistance à cette appropriation par les soignants, en particulier les plus expérimentés : la substitution « forcée » de systèmes légitimes et éprouvés, basés sur l’expérience, immédiats. Ces professionnels qui pensent « c’est bien parce que c’est lisible… mais… ». Certains professionnels y voient même un «gadget» chronophage imposé par des gestionnaires pour mieux surveiller le travail. Certains décrivent même une peur de dénaturer la relation soignant-soigné via l’utilisation de l’informatique pour communiquer avec les personnes soignées à domicile : « une insécurité relationnelle fortement connotée à la crainte d’une perte de repères du point de vue de la relation qu’ils ont avec leurs patients » (BONNEVILLE 2008). Par manque de confiance, par l’impression d’un manque de maturité ou de réponse satisfaisante aux besoins par ces technologies, par manque de moyens… Pourquoi remplacer un système immédiat, qui fonctionne, par une machine coûteuse perçue comme immature ou non fiable ? Il existe de nombreuses raisons compréhensibles de s’en méfier, en particulier quand son propre ordinateur personnel n’est pas un modèle de sécurité de de stabilité au quotidien (ce qui est très souvent le cas). La nature de ces systèmes n’est donc pas beaucoup questionnée, car sous- évaluée, voire annexe de la culture soignante, au même titre que tout autre élément perçu comme non nécessaire dans les soins, comme une calculatrice par exemple.

Cultures

Pourtant, dans le contexte d’un service utilisant un système d’information, il est difficile voire impossible aujourd’hui de pouvoir effectuer un tour infirmier sans l’ordinateur qui permet d’accéder au dossier de soins. La structure qui fait le choix de l’informatisation fait intrinsèquement le choix de la dépendance des soignants à ces technologies. Cette dépendance est un premier indice de la place et de ces technologies dans les soins.

L’ordinateur, isolé localement, seul, est un outil, un dispositif, il ne permet que d’accéder à l’information et sa manipulation, tout autant que le sont une feuille de papier et un crayon. Michel Serres mettait d’ailleurs en évidence ce lien lors sa conférence du 29 janvier 2013, avec l’ordinateur comme troisième état du couple message / support, les précédentes évolutions étant l’oralité, l’écriture et dans une mesure différente l’imprimerie (le support ne change pas).

Bien souvent le poste infirmier est connecté en réseau, cela permet à l’infirmier d’ouvrir sa session de n’importe quel poste et surtout de synchroniser l’information entre différents utilisateurs, le poste devient donc un client, et la session est ouverte sur le serveur. Connecté à un réseau d’autres postes, communiquant, stockant et traitant l’information, c’est un système d’information, qui dépasse de fait le cadre conceptuel de « l’outil » de Michel Serres, comme « prolongement de la main ». Comment donc caractériser cette relation entre l’infirmier et son poste de travail informatisé ?

L’usage et la relation à cet ensemble information-système du soignant face à son poste de travail n’entrent donc pas dans la définition du système d’information, bien qu’elle soit inévitablement prise en compte lors de sa conception (via l’ergonomie), ni même dans celle de l’outil. Cette relation conditionne la prise en charge de la personne soignée, par l’accès à l’information par l’infirmier et par sa communication indirecte (transmissions). Le système de représentations virtuelles est ainsi à l’image du sang un tissu vital, complexe, qui transmet des éléments nécessaires au fonctionnement d’un organisme, la structure de soins. Cet ensemble, c’est l’objet de la culture numérique des soins, ou plus précisément, la culture du numérique dans les soins.

Une culture, car définie par quatre caractéristiques (MONTOUSSÉ 2008) : c’est un ensemble cohérent dont les éléments sont interdépendants (l’infirmier et le numérique via son poste de travail, le réseau de la structure…), elle est commune à un groupe d’hommes (ici les soignants de la structure), elle imprègne l’ensemble des activités humaines dudit groupe (notion de dépendance à ces outils, d’omniprésence dans les communications et dans la prise en charge), et elle se transmet d’une génération à l’autre, par socialisation (c’est l’acculturation, dans une structure formalisée par l’initiation et la formation).

La nature d’un système d’information dans une structure de soins entre ainsi dans le concept de culture. L’imprégnation de l’information dans une structure de soins, axée sur la personne soignée, est historiquement nécessaire : en dehors des soins directs et de la relation soignant-soigné, le patient ne « vit » dans les soins qu’à travers l’information le concernant, que celle-ci soit inscrite sur du papier ou magnétiquement encodée dans une suite de 1 et de 0 sur un disque dur de serveur. C’est par ailleurs ce qui est échangé lors des fameuses « transmissions » entre deux prises de poste : on se transmet l’information, et c’est le patient que l’on protège en n’en divulguant pas celle- ci au premier venu.

Cette place centrale de l’information de la personne entraîne donc une imprégnation nécessaire des soins par les techniques permettant sa manipulation, les crayons pour le papier, les systèmes d’information pour l’équivalent numérique. De plus, l’interaction avec la machine ne s’invente pas, elle nécessite une initiation, sinon une formation, ou une aide automatisée directe, mais quoi qu’il en soit, une transmission de savoir.

Le sociologue Jean-François Cerisier, spécialiste des usages des technologies numériques de l’information et de la communication dans le champ éducatif et enseignant-chercheur en Sciences de l’Information et de la communication à l’Université de Poitiers, questionne ce syntagme de «culture numérique»

« L’immanence des technologies numériques en fait un élément déterminant de notre environnement. Nos comportements, nos relations à l’espace, aux temps et aux autres en sont affectés à la mesure des spécificités de la médiation instrumentale propres aux technologies numériques. C’est en ce sens que la culture numérique n’existe pas autrement que comme notre culture à l’ère du numérique. » (CERISIER, Mais de quoi la culture numérique est-elle le nom ? 2012) Ainsi, la culture numérique est un pilier de notre culture contemporaine, indissociée et indissociable, retirer le numérique de l’équation reviendrait à changer de culture.

Michel Serres développe plus encore cette question de la nature des technologies (SERRES, L’innovation et le numérique 2013) : en se « relevant » (raccourci symbolique), l’homme a perdu l’appui sur ses membres supérieurs, mais « on a inventé la main », ainsi la gueule n’avait plus dès lors à assumer la fonction de préhension, ce qui a permis la parole. En écrivant, l’homme a perdu son extraordinaire mémoire orale antique, mais a externalisé sa mémoire. Enfin devant notre ordinateur le matin, c’est « notre tête » que nous regardons, c’est-à-dire l’externalisation, l’objectivation de nos facultés cognitives, qui reçoivent, émettent, traitent et stockent de l’information.

À chaque évolution, l’homme perd des facultés, mais il en gagne et en développe de nouvelles.

« Et aujourd’hui je crois que le numérique est la plus extraordinaire des objectivations, la plus extraordinaire des externalisations de nos fonctions intellectuelles ». « Mais alors qu’est-ce qui vous reste sur le cou ? […] Parce que dans votre tête il y a la mémoire, il y a l’imagination, il y a la raison, […] et bien les nouvelles technologies nous ont condamnés à devenir intelligents !

Nous sommes condamnés à devenir inventifs […] aujourd’hui le travail intellectuel est obligé d’être un travail intelligent, et non pas un travail répétitif comme il l’a été jusqu’à présent. »

Partagez :
  • googleplus
  • linkedin
  • tumblr
  • rss
  • pinterest
  • mail

Infirmier - J'ai réalisé mon mémoire de fin d'étude IDE sur le sujet du numérique dans le quotidien infirmier (plutôt hospitalier), avec pour résumer un axe culturel (culture soignante et culture numérique) et un état des lieux sur le principe souvent trop pauvre des solutions numériques proposées dans les hôpitaux.

Il y a 0 commentaires

Laisser un commentaire

Un avis ?
Laissez un commentaire !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Retourner en haut de page