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Un médecin virtuel, pour quoi faire ?

patientfriendlyhospital.beLa virtualité a envahi notre monde. La médecine n’y échappe pas. Un médecin virtuel est-il possible ? Est-il souhaitable ? Et finalement pour quoi faire ?

Les robots ont quelque chose de fascinant. Ils hantent les romans de science fiction, ils alimentent nos fantasmes d’un monde meilleur ou à l’inverse du « meilleur des mondes ».

Et nous sommes sans cesse partagés entre la curiosité de voir une machine nous dépasser et la crainte qu’elle nous supplante un jour.

Au sein de la relation entre le médecin et le patient, le robot est un intrus, un personnage contre nature, et il serait absurde de vouloir l’y substituer à un médecin réel. Mais si on voit le robot comme un simple assistant du médecin réel, un peu comme le pilote automatique des avions, le concept de « médecin virtuel » peut être abordé avec une moindre répulsion. 

Le médecin réel

A force depuis 25 ans de me confronter aux médias électroniques et à leur intrusion dans la relation médecin-patient, je me suis sans cesse demandé quelles étaient les fonctions particulières de la pensée d’un médecin.

Sommes-nous les scientifiques que nous prétendons être, ou les humanistes que nous cherchons à rester ? Ou bien un peu des deux ?

La science nous pousse sans cesse vers l’avant, elle tend à bousculer les principes éthiques, nous forçant sans cesse à réévaluer les limites. La relation avec le patient reste le seul point d’ancrage, même si nous devons concéder que le colloque autrefois singulier est devenu pluriel. Cela ne signe en rien sa mort, mais son simple déplacement. En effet, si l’on liste les axes de pensée du médecin, on peut en dénombrer huit (jusqu’à plus ample inventaire), sous la forme de questions ou de problématiques :

  • Y a t-il urgence ?

C’est à dire, derrière tout problème de santé du patient, ne se cache t-il pas une urgence masquée ? C’est évidemment l’obsession des urgentistes, mais cela reste également  dans l’esprit de tout médecin même éloigné des urgences.

Entre 250 et 400 diagnostics sont impliqués dans cette démarche selon la granularité que l’on applique à cette question. En d’autres termes un urgentiste ne peut raisonnablement avec ses seuls outils, évoquer qu’environ 400 diagnostics, et en pratique pas plus que 250.

  • Quel est le diagnostic ?

Depuis que Claude Bernard a introduit la notion de physiopathologie, la question du diagnostic reste centrale dans l’esprit du médecin. La CIM 10 (Classification Internationale des Maladies- 10ème édition) fait état d’environ 15.000 pathologies pour 155.000 entrées ! A part des internistes exceptionnels, un cerveau humain ne peut prétendre tout retenir.

  • Quel est le résultat du traitement mis en place ?

Derrière cette question se cache à la fois l’efficacité apparente du traitement, l’observance qui en a été faite par le patient, les étapes plus ou moins longues qui mènent au résultat et la nature de ce résultat (guérison, stabilisation, rémission, passage à la chronicité…).

  • Quels sont les risques qui menacent le patient, à la fois sur le court terme et le long terme ?

Cette question s’applique lors de l’évaluation en urgence, mais aussi pour un diagnostic moins immédiat et lors du suivi du patient. Cette question s’applique surtout dans une optique de prévention personnalisée du patient, du type prévention 3.0.

  • Quelles sont les forces et les faiblesses du patient ?

L’évaluation de cette problématique permet d’effectuer une démarche de prévention personnalisée, mais également de mieux connaître la personnalité du patient et sa complexité, tant au plan physique que psychique.

Cette question et la précédente sont indispensables à résoudre pour mettre en place une politique de prévention individuelle du patient.

  • Comment se souvenir de toute l’histoire du patient ? 

Y compris dans les domaines qui ne sont pas du strict domaine médical, et comment les insérer dans une sorte de stratégie globale qui permette au médecin d’aider le patient à gérer son capital santé, et finalement de penser sa vie ?

Cette fonction qu’on pourrait appeler « Mémoire et stratégie » s’acquiert sur le long terme, au long d’une relation suivie, transparente et avec une confiance réciproque. Sans cette confiance, le médecin ne peut jouer son rôle de guide.

  • Comment informer au mieux le patient ?

C’est à dire être transparent en préservant l’humanité de la relation, expliquer en restant clair et juste, choisir les modes de communication en fonction de la réalité de la situation ? C’est à dire dispenser une approche encyclopédique vulgarisée, et choisir les mots et les images pour le dire.

  • Enfin, comment stocker avec intelligence tous les éléments de la vie du patient en conciliant respect du secret médical, transmissibilité et traçabilité de l’information, accessibilité du patient à un dossier compréhensible où lui-même puisse inscrire les éléments de sa propre vie ?

C’est toute la problématique non encore résolue du DMP 3.0.

Toutes ces fonctions essentielles de la pensée du médecin doivent être exercées à la fois avec science et humanité. C’est l’une des difficultés du métier de médecin.

L’invasion du virtuel dans le réel

Le principe de départ est de considérer que pour qu’il y ait un médecin, il faut d’abord qu’il existe un patient.

C’est l’homme malade qui va voir le médecin pour solliciter son savoir et obtenir la guérison.

Le médecin est donc en aval du patient, à son service et pour son bien. C’est l’aspect curatif de la médecine.

Toutefois, si on considère l’aspect préventif de la médecine, cet ordre peut s’inverser, et c’est le médecin qui peut être en amont du patient afin d’éviter que celui-ci tombe malade ou que son état s’aggrave.

Si l’on franchit un pas de plus dans le domaine de la prévention, le médecin, sur l’ensemble de la vie du patient, doit être en mesure de le prendre en charge, depuis sa naissance jusqu’à sa mort. C’est le rôle si essentiel du médecin de famille. Il y a donc là une dimension presque stratégique, à la fois de mentor et de guide au plan sanitaire.

Les progrès considérables de la science, notamment en matière de procréation assistée, amènent le médecin à effectuer cette prise en charge dès la conception, et même avant la conception.

Le médecin anticipe donc une stratégie préventive, voire curative, avant même que naisse la personne qu’il va devoir accompagner.

Et puis, avec les avancées scientifiques dans le domaine de la génétique, le médecin peut même entrer dans la médecine prédictive, qui lui permettra de jalonner à l’avance la vie de son patient, et de pouvoir intervenir grâce aux thérapies géniques sur ce qui semblait programmé de façon inéluctable.

Enfin, il ne faut pas négliger l’apport considérable des TIC, qui ont fait que la médecine 1.0 en devenant 2.0 est devenue participative (*), ce qui est un nouveau mode de virtualité.

Ce bref tableau des domaines d’action du médecin réel montre que depuis longtemps il est entré dans un certain domaine de virtualité, puisqu’il agit avant même que le patient n’existe.

L’idée même de virtualité ne doit donc pas nous effrayer puisque nous y sommes déjà plongés depuis qu’existe la numérisation du vivant (imagerie médicale et endoscopies virtuelles, identification du génome, thérapie génique).

La virtualité infiltre désormais la relation réelle médecin-patient. Il existe donc déjà une part de virtualité, en raison de la dématérialisation de la relation telle qu’elle se fait dans la télémédecine 1.0.

Le médecin virtuel

Le mot est provocateur car il associe un terme qui désigne un être humain avec un adjectif inquiétant. Mais quand on parle de « pilote automatique » auquel nous confions nos vies en traversant les airs, la démarche est la même.

Le pilote automatique a-t-il jamais remplacé le commandant de bord ?

Il ne s’agit donc pas ici de chercher à substituer à un médecin réel et bien en chair et en intelligence, une sorte d’avatar souriant, un robot humanisé, prétendument capable de jouer un rôle de traitant et a fortiori de soignant.

Il s’agit seulement d’envisager les différentes fonctions du médecin face à un patient et de l’aider à remplir au mieux son rôle grâce à un assistant virtuel qui lui tiendrait lieu de mémoire et d’outil d’aide à la décision, au diagnostic et à la prescription.

Un tel médecin virtuel devrait posséder plusieurs « casquettes »:

  • Régulateur virtuel :

un système expert d’aide à la décision en urgence, en mesure d’envisager les diagnostics possibles, de proposer la décision la mieux adaptée et la conduite à tenir la plus appropriée, en fonction du cas particulier de la personne. Un tel régulateur virtuel, embarqué dans une mallette de télémédecine pourrait alors, dans le cadre d’une délégation des tâches prévue par les décrets de la Loi HPST, devenir un « urgentiste virtuel », dans les zones de désertification médicale. Mais il pourrait aussi dans le cadre de la régulation médicale, aider le médecin à ne pas oublier une question importante.

  • Interniste virtuel :

un système expert possédant la connaissance de toutes les pathologies, et informé en termes de symptomatologie, d’examens à effectuer pour aboutir au diagnostic, voire d’une gamme de protocoles thérapeutiques.

  • Généraliste virtuel :

un système expert de suivi thérapeutique en mesure de suivre aussi bien un patient en post opératoire rentré précocement à domicile, que de suivre le protocole d’un traitement. De nombreuses pathologies, notamment en acncérologie sont déjà pourvues d’algorithmes de ce type qu’il faut rassembler et confronter pour les rendre cohérents entre eux.

  • Préventologue virtuel :

un système expert de diagnostic de risque permettant d’évaluer d’un côté ce qui menace le patient à plus ou moins long terme, et d’un autre ses forces et ses faiblesses

  • Communiquant virtuel

composé d’une encyclopédie vulgarisée à destination du patient afin de l’informer de manière générale et d’une interface de dialogue virtuel, véritable Interface Homme-Machine intelligente, en mesure de dialoguer avec le patient et de recueillir sans intervention d’un médecin des informations capables d’alimenter un DMP.

  • Un DMP intuitif,

où le patient puisse entrer les éléments de son histoire avec ses mots à lui, sans la moindre connaissance médicale, que le médecin réel puisse valider rapidement et facilement au travers de son outil métier. Un tel DMP n’aurait d’utilité réelle pour le patient comme pour le médecin, que si un outil d’intelligence artificielle était en mesure de faire la synthèse de tout ce qui y a été stocké, et soit en mesure de proposer un éventail de stratégies préventives.

Aucun de ces outils ne pourra prétendre remplacer le médecin. Ils ne sont que des prothèses, des extensions optionnelles de son cerveau.

A quoi servirait un médecin virtuel ? La liste des applications est importante

  • Aide à la régulation des appels d’urgence, qui seraient qualifiés, géolocalisés, et quantifiés.
  • Un tel système dans une version grand public permettra de faire de l’épidémiologie en temps réel pour toutes les pathologies d’urgence,  tout en conservant l’anonymat du patient.
  • Dépistage de maladies de façon très précoce grâce aux petits signes avant-coureurs. Confrontés à des éléments de médecine prédictive on disposerait alors d’une véritable prévention personnalisée.
  • Traçabilité du patient au sein du système de soins
  • Aide au suivi, au diagnostic et à la prescription pour le médecin améliorant ainsi l’efficacité de la prescription
  • Suivi post-opératoire des patients renvoyés précocement à domicile, permettant ainsi de limiter les affections nosocomiales
  • Aide à la formation des médecins en alimentant des serious games.
  • Amélioration des comportements des patients en urgence, aide à l’automédication
  • Meilleure maîtrise économique par une diminution des coûts dus à une prescription plus ciblée et plus adaptée
  • Création d’un véritable DMP informé directement par le patient et validé par les professionnels de santé
  • Outil de recherche clinique et de sémiologie.
  • Etc.

Où en est-on ?

  • Est déjà opérationnelle et validée, la fonction de régulateur virtuel. Il ne remplace pas le régulateur, mais il l’aide à ne pas oublier la question importante qu’il peut oublier de poser à la suite de plusieurs heures de régulation.
  • Un début d’urgentiste virtuel sous la forme d’une mallette de télémédecine autonome est en cours de fabrication.
  • Les bases du préventologue virtuel sont posées et devraient voir le jour à horizon 1 an.
  • Interniste virtuel et généraliste virtuel sont des programmes très ambitieux qui nécessiteront au moins 3 ans de travail et des fonds importants, évalués à environ 15 M€.
  • Le communiquant virtuel possède déjà les briques principales. Il lui manque une surcouche d’intelligence artificielle qui nécessitera également au moins 1 an de travail.
  • Le DMP intuitif sera la clef de voûte des unités précédentes. Il n’est pas raisonnable de l’envisager avant un horizon 5 ans.

Que resterait-il au médecin réel ?

Évidemment, si l’on imagine opérationnelle à horizon 10 ans une telle machine, on peut se demander quel serait la place qui resterait au médecin réel. Et bon nombre d’entre eux s’interroge, voire s’offusquent, c’est inévitable.

La réponse -qui n’en est pas une mais qui donne un simple éclairage- est de se demander si le pilote de l’Airbus A 380, assisté de son pilote automatique a perdu sa place face à ses glorieux ancêtres qu’étaient Ader, Blériot ou Guynemer ? Ce qui a changé, c’est la nature de son métier et la sécurité des passagers.

On peut penser qu’il en sera pareil du médecin du futur, assisté par des machines qui augmenteront ses compétences et amélioreront l’état de santé de la population grâce à une prévention personnalisée.

Le médecin pourrait alors redevenir un soignant, récupérer en totalité son statut d’humaniste, retisser avec son patient une relation paisible et forte, entrer plus en profondeur avec son patient dans la relation thérapeutique, plus qu’il ne le fait actuellement par manque de temps, manque de rémunération pour le temps qu’il passe et manque de considération pour le métier formidable qu’il exerce.

Ainsi pourrait-on alors redéfinir ce qu’est un acte médical remis à sa juste valeur et que réclament en vain les médecins depuis des années.

(*) : Le Pr Luc Montagnier parle de la médecine 4P (préventive, prédictive, personnalisée, participative)

Source : zeblogsanté
Source photo : patientfriendlyhospital.be

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Médecin urgentiste, expert en automédication et en télémédecine. Pdt fondateur de MIS Medical Intelligence Service - #santé 3.0 et #médecine 3.0

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