Economie
0

Médecine et réorganisation des flux financiers

Une réflexion prospective sur les évolutions du système de santé Français. La médecine libérale, comme chacun des domaines économiques, n’échappe pas aux transformations et à la révolution numérique. Les flux de financement se diversifient, la relation médecin-patients évolue, portée par internet, et la pratique médicale se transforme notamment grâce aux NBIC (Nanotechnologies, Biotechnologies, Informatique et Cognitive)

Après avoir parlé des e-patients, http://www.theconnectedmag.fr/medecine-demain-epatient/ voici la seconde partie : Réorganisation des flux financiers 

medecine_financiersDésengagement de la « sécu »

L’utopie de l’État providence assurant des soins gratuits et de qualité à l’ensemble de la population se fissure face à la réalité budgétaire…  La volonté politique souhaite donc limiter la croissance des dépenses de santé.

La part de soins pris en charge par la « sécu » est de 75% pour une consultation, le reste à charge devant être assuré par une mutuelle. À cela s’ajoutent les forfaits médicamenteux et d’hospitalisation non remboursables.

Certains domaines sont totalement délaissés par la couverture publique : les prothèses dentaires ou l’optique remboursées à peine 10% de leur coût réel et pourtant à l’origine de complications graves et invalidantes (sepsis, dénutrition, handicap au travail…).

L’obligation pour les entreprises de fournir une mutuelle à leurs salariés semble témoigner de la faible confiance de l’administration à fournir seule une couverture santé de qualité aux Français…

Le système de la prise en charge à 100% notamment dans le cadre des affections longue durée propose effectivement une prise en charge publique de grande qualité et entièrement gratuite pour le patient mais au détriment d’un coût extrêmement élevé (près de 2/3 de la valeur des remboursements concernent une Affection Longue Durée).

Ainsi il existe d’un côté un discours officiel qui met en avant « le meilleur système de santé au monde » et de l’autre un désengagement de l’État et un transfert progressif des coûts de santé vers les mutuelles et les ménages : cela ressemble à une américanisation non assumée de notre système de santé.

Des mutuelles toujours plus fortes

L’influence des mutuelles dans notre système de santé augmente (complémentaire, optique, dentaire, chirurgie…) Mais quelles peuvent être les conséquences prévisibles de ces nouveaux circuits de financement ?

Le mode de gestion privé de ces mutuelles peut faire craindre un contrôle accru de leur part sur les modalités mêmes de l’exercice médical : contrôle des prescriptions (génériques, prothèses dentaires…) et des pratiques (arrêt de travail, etc). La Caisse Primaire d’Assurance Maladie exerce déjà ce type de régulation mais, avec les mutuelles, de part la nature privée des fonds, on prend le risque d’un diktat financier qui pourrait s’éloigner de la seule volonté de prodiguer des soins de qualité.

L’apparition de réseaux de soins, c’est à dire un ensemble de professionnels médicaux aux pratiques et tarifs encadrés, rattachés à une mutuelle, pourrait détruire le libre choix du praticien par le patient.

Quid de la relation de confiance médecin-patient ?

  • des médecins non retenus par ces réseaux ?
  • l’influence des mutuelles pourra-t-elle s’étendre à l’obligation d’appliquer un protocole de soins recommandé par des experts (dont on connaît les nombreuses évolutions voire désaccords) ?
  • La judiciarisation croissante de notre milieu associée à l’augmentation des recommandations d’experts pourra-t-elle permettre des poursuites de la part des mutuelles ?  Ces recommandations restent pourtant du domaine médical dans leur application tant chaque cas demeure singulier.
  • Enfin la volonté des mutuelles ne sera-t-elle pas de salarier l’ensemble de ces médecins, nivelant ainsi par le bas des rémunérations déjà parmi les plus basses des pays l’OCDE ? (consultation à 23 euros en France contre 71 au Royaume Uni et 29 en Thaïlande) 

Le pouvoir financier des mutuelles pourrait si l’on n’y prend pas garde influencer la décision médicale : pourtant l’indépendance du médecin doit rester la pierre angulaire de notre pratique.

Un contrôle étatique néanmoins encore présent

Ne nous méprenons pas, les craintes justifiées des médecins d’une étatisation de la santé sont biens fondées. Désengagement financier ne signifie pas, loin de là, absence de contrôle. Ainsi on l’a vu, les mutuelles employeurs obligatoires ont été imposées par l’État (on peut d’ailleurs s’interroger sur le lobbying des mutuelles dans ce dossier)

La tarification à l’activité (T2A), souvent déconnectée du coût réel est négociée avec l’assurance maladie publique. Cette discordance entre tarif public imposé et insuffisant favorise les « dépassements d’honoraires » engendrant une incompréhension de la part du grand public qui le voit comme un signe de cupidité du corps médical alors que dans l’immense majorité des cas, ces dépassements ne font que corriger des cotations sous estimées.

Finalement on retrouve un système écartelé entre un contrôle public qui demeure fort pour maintenir à flot une mythique couverture universelle et un financement privé assuré par les mutuelles.

Double contrainte donc :

  • L’enclume avec l’assurance maladie dont la politique est pilotée et exécutée par les toutes puissantes agences de santé dont les rêves frisant parfois le somnambulisme sont remplis de restrictions à l’installation, de limitations d’imagerie lourde et de non revalorisation des cotations.
  • Au dessus : le marteau des mutuelles dont le rôle désormais incontournable de financeur de notre système de santé lui octroie un pouvoir croissant.

L’hydre à deux tête ainsi formée se concrétise aujourd’hui par le tiers payant obligatoire, difficilement imposé en 2015 par l’État contre l’avis de la majorité du corps médical. Cette mesure fermement soutenue par les mutuelles renforce le contrôle des flux financiers par les organismes de remboursement mutualistes et court circuite les médecins. Ce texte, en plus de provoquer une surcharge administrative entièrement à la charge des médecins, risque d’induire de nombreux impayés en cas de non fonctionnement du système. Les difficultés (au minimum…) du système des indépendants (RSI) n’augurant rien de bon.

Enfin la déresponsabilisation du patient qui croira à une santé gratuite pourrait engendrer des coût paradoxaux et inattendus par une surconsommation de soins.

Dernier point, le tiers payant pause le jalon des réseaux de soins en permettant un contrôle accru des tarifs par les mutuelles, leur laissant le soin ou non d’établir des conventions tarifaires avec certains praticiens libéraux et pas avec d’autre.

Les groupes d’investissement entrent dans la danse

Suivant les manœuvres biens entamées dans les rachats de cliniques, les directives européennes de dérèglementation ont ouvert à la fin de la dernière décennie les capitaux des laboratoires de biologies médicales. Ces mesures vivement combattues par nos collègues biologistes ont crée une brèche dans laquelle ce sont engouffrés les investisseurs privés non médicaux. Ce précédant fait craindre une extension du contrôle des capitaux dans un premier temps aux spécialités dites médico-techniques (radiologie, médecine nucléaire, anatomopathologie…) puis à l’ensemble du monde médical.

Dès lors, les inconnues sont nombreuses mais l’on peut anticiper, sur le modèle de la biologie, un salariat généralisé, une nette baisse des rémunérations par rapport à un médecin propriétaire de son outil de travail, une perte de l’indépendance décisionnelle concernant les choix stratégiques du développement d’activité et bien sûr un risque d’interférence probablement plus insidieux et dissimulé dans les prises de décisions médicales sous couvert d ‘économie.

Du point de vue des fonds, la médecine demeure un « business lucratif » avec un retour sur investissement important et surtout profitable sur le long terme….

Partagez :
  • googleplus
  • linkedin
  • tumblr
  • rss
  • pinterest
  • mail

Médecin radiologue, spécialisé en imagerie ostéo-articulaire à Lille

Il y a 0 commentaires

Laisser un commentaire

Un avis ?
Laissez un commentaire !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Retourner en haut de page