Médecine d'urgence
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Médecine de Catastrophe – Rencontre avec le Dr Jan-Cedric Hansen

JC Hansen

Nous vous parlions il y a quelques jours d’un séminaire à venir en octobre organisé au Cercle National des Armées. Pour aller plus loin nous sommes allés à la rencontre de Jan-Cedric Hansen, administrateur de la Société Française de Médecine de Catastrophe et organisateur de cette journée. Un sujet plus que jamais d’actualité qui est aussi complexe que passionnant.

Bonjour Jan-Cedric, merci de prendre le temps de répondre à nos questions. Pour commencer pouvez-vous présenter votre parcours en quelques points clés ?

Depuis près de 30 ans, la Société Française de Médecine de Catastrophe (SFMC www.sfmc.eu), dont je suis l’un de administrateurs, recueille les expertises et expériences de terrain qu’elle analyse et structure pour construire la doctrine et les recommandations pratiques qui en découle. La SFMC est à l’origine du plan ORSEC première génération et a contribué à l’élaborations des plans ORSEC de deuxième et troisièmes générations.

Depuis plus de 10 ans, j’interviens dans un programme européen de mises en situations de pilotage stratégique de crise/catastrophe porté par l’Université de Lorraine et plus particulièrement Mines Nancy en partenariat avec l’Institut de la Maîtrise des Risques (IMdR : www.imdr.edu), la SFMC et StratAdviser Ltd (www.stratadviser.com) pour former des ingénieurs, des cadres de la fonction publique territoriale, préfectorale et hospitalière aux bases des cindyniques pour l’analyse des risques “impensables” en vue de la rédaction des plans et au pilotage stratégique des cellules de crises/Catastrophe sur la base de ces même plans.

Par ailleurs, entre 2002 et 2010, j’ai été Officier de Liaison affecté au Bureau des Opérations Extérieures de la Direction Centrale du Service de Santé des Armées (DCSSA) en charge de la planification du déploiement des moyens santé sur les théâtres et rédacteur de certains chapitres du plan Pandémie du SSA applicable aux forces en opération. Parmi mes mission actuelles, je suis expert près la Commission Européenne et à ce titre, j’audite les programmes financés par l’UE pour le compte de la “CBRN Risk Mitigation CoE Initiative “.

Je suis l’auteur de plusieurs articles et j’ai récemment participé à la rédaction de deux ouvrages collectifs majeurs sur les risques incertitudes des risques majeurs et sur les principes de la médecine de catastrophe. Fin 2016, je suis intervenu sur ces sujets et notamment celui de la résilience des établissements sanitaires et médico-sociaux aux côtés de David GRUSON, Délégué général de la FHF, du Dr Jean-Marc PHILIPPE, Conseiller médical auprès du DGS, d’Olivier BRAHIC, Sous-directeur adjoint veille et sécurité sanitaire à la DGS, de Laurent CASTRA, Directeur la qualité, de la sécurité et de la protection des populations à l’ARS IDF et de Pascal FORCIOLI Directeur Général du Centre Hospitalier de Bastia. Enfin, j’interviens régulièrement sur France24 FR et France24 EN sur des sujets de santé publique.

Vous êtes spécialisé, notamment, dans la gestion de crise sanitaires et sociales, sujet épineux et tristement d’actualité. Les enjeux sont énormes, comment les acteurs de santé peuvent répondre à ces problématiques efficacement ?

Depuis l’instruction conjointe du Pr Benoit Vallet Directeur Général de la Santé et de M Laurent Prévost Directeur Général de la Sécurité Civile et de la Gestion des Crises, datée du 4 mai 2016, l’élaboration et la mise en œuvre des plans Blancs pour les établissements sanitaires (ES) et des plans Bleus pour les établissements médico-sociaux (EMS) a profondément changé de nature.

Aujourd’hui, les établissements publics, sanitaires ou médico-sociaux, sont susceptibles d’avoir à répondre à trois types de sollicitations dans le cadre de situations sanitaires exceptionnelles générées par des crises/catastrophes naturelles/industrielles/intentionnelles :

  1. Augmentation capacitaire en cas d’afflux de patients/victimes venant spontanément vers les établissement les plus proche qu’ils auront identifiés sans faire attention au fait qu’ils possèdent un service d’urgence ou non.
  2. Adaptation fonctionnelle en cas d’afflux de patients/victimes régulé par un triage médical stratégique de l’avant mobilisant l’ensemble ou partie des établissements du territoire en fonction de leur adéquation à répondre aux besoins des patients/victimes.
  3. Evacuation des patients/victimes de tout ou partie de l’établissement vers des établissements tiers en raison de la perte transitoire — ou définitive — de ses capacités fonctionnelles

Pour faire simple la situation I se rencontre préférentiellement en cas de pandémie ou d’intoxication alimentaire liée à la grande distribution, la situation II en cas d’accident technologique majeur, de carambolage ou d’attentat dans l’espace public, la situation III en cas de tremblement de terre, d’inondation, ou d’acte terroriste au sein même de l’établissement.

A titre d’exemple, durant le premier semestre 2017 plusieurs établissements sanitaire et médico-sociaux dans l’Eure (27) on connu une perte d’alimentation électrique totale sans mise en route du groupe électrogène de secours qui a nécessité le transfert de certains résidents et patients vers d’autres établissements. Un établissement médico-social s’est retrouvé à prendre en charge une patiente d’USLD en fin de vie après régulation du SAMU centre 15 et décision éthique collégiale.

C’est à ce type de situations difficiles à imaginer qu’il faut nous préparer. Il ne s’agit pas de faire du catastrophisme ni de se voiler la face en pensant “ça n’arrivera pas chez moi”. Il s’agit de se préparer à être sollicité par les ARS dans le cadre de leur plan ORSAN AMAVI. C’est ce que  propose ce séminaire didactique.

Ca sera notamment le sujet de votre séminaire organisé le 20 octobre au Cercle National des Armées (Paris). Quel est justement l’objectif de cette journée ?

Le sujet sera celui de la reconception des Plans Blancs des établissements sanitaires et des Plans Bleus des établissements médico-sociaux qui sont devenus non seulement des équivalents mais qui doivent s’articuler puisque les uns et les autres seront amenés à s’épauler mutuellement dans les situations évoquées ci-dessus.

Ce séminaire d’une journée permettra aux participants issus des Établissements Sanitaires et Médico-Sociaux, de construire un regard critique sur leur plan Blanc ou Bleu et d’acquérir une méthodologie d’élaboration des correctifs éventuellement nécessaires.

La matinée sera réservée au rappel des dispositions applicables en matière de prévention des SSE dans le champ sanitaire (plan Blanc) et dans le champ médico-social (plan Bleu) en insistant sur :

les nouveautés induites par l’instruction du 4 mai 2016 ou le concept ORSAN SSE par exemple

les nouveaux « risques » non liés à une tension capacitaire susceptible de déstabiliser un Établissement Sanitaire ou Médico-Social.

L’après-midi sera réservée à des ateliers thématiques qui permettront d’aborder des questions concrètes comme l’impact des politiques de santé visant à limiter les durées d’hospitalisation et promouvoir le retour à domicile en SSE par exemple, et à la synthèse des travaux issus de ces mêmes ateliers.

Comment intégrer les cyndiniques dans le quotidien des institutions de santé ? S’agit-il principalement d’une question d’organisation et de processus ?

En fait, c’est surtout une question de posture. Les Cindyniques étudient les évolutions des situations dans le but d’apprécier leur propension (tendance) à se diriger (évoluer) vers une zone plus ou moins dangereuse (notion de vulnérabilité de la situation qu’elle soit technique, documentaire, organisationnelle ou sociale). Les Cindyniques explorent, de fait, le jeu des interactions conduisant à des situations potentiellement cindynogènes par rapport à une situation de référence pour identifier des dangers impensables et en proposer des représentations. Les cindyniques ne se contentent donc pas de multiplier une fréquence “probabiliste” avec une gravité “supposée” pour calculer une criticité “déterminante” en vue d’évaluer un risque. Finalement, les cindyniques évaluent la vulnérabilité des situations afin d’y apporter des solutions de résilience.

L’information et la formation sont également au centre pour que la transition se fasse dans les meilleures conditions sur l’ensemble du territoire, où en est-on ?

Aujourd’hui, beaucoup de formations sont organisées sur notre territoire. Mais elles sont déconnectées les unes des autres car organisées dans une logique de silos. Formation pour les ingénieurs par les Écoles des Mines ou les INSA, pour les agents territoriaux par les CNFPT, pour les agent préfectoraux et les ARS par les IRA, pour les directeurs d’établissement par l’EHESP ou certaines IAE, pour les médecins urgentistes par les CESU…

Cette solution contribue à une bonne diffusion des concepts de base mais conduit à la perte de la vision globale, “holistique” qui devrait prévaloir. Finalement chacun finit par se croire le détenteur de l’expertise nécessaire et suffisante pour pouvoir affronter, réguler et dépasser une crise/catastrophe.

Par exemple, beaucoup de personnes – y compris les professionnels concernés – ont tendance à confondre médecine de catastrophe et médecine d’urgence parce que les gestes techniques sur le terrain comme le “damage control” que l’on retrouve dans les medias sont ceux des urgentistes — qu’ils ont appris auprès des médecins militaires à l’ecole d’application du Val de Grâce.

Pour autant, la médecine de catastrophe ne se résume ni à la médecine d’urgence, ni à la médecine militaire, ni à la médecine humanitaire d’ailleurs. Toutes ces médecines voient leurs domaines de compétences et de responsabilités se chevaucher mais elles ont chacune leur spécificité. Sans oublier l’apport et le soutien essentiel des secours comme les Sapeurs-Pompiers et la Protection Civile ou celui des forces de sécurité.

Dans le même esprit, les directeurs d’établissement, les directeurs des soins, les cadres supérieurs de santé, les ingénieurs qualité, ont aussi des compétences et des savoir-faire utiles qui ne sont pas toujours connus des autres acteurs/intervenants internes ou externes à l’établissement.

Ce séminaire permettra aussi, pour les participants, de prendre conscience des pertinences de l’autre.

Comme pour l’ensemble du parcours de soin on imagine que le numérique est indispensable pour faire évoluer la médecine d’urgence. Quelles technologies sont les plus efficaces aujourd’hui pour assister les équipes ?

Prenons le cas de l‘identitovigilance. C’est la capacité d’identifier et de tracer chaque victime d’une crise/catastrophe naturelle/industrielle/intentionnelle même si elle est inconsciente, même si elle ne peut pas communiquer, même si elle n’a pas ou perdu ses papiers.

Cette problématique nécessite la coopération et l’interconnection des fichiers et systèmes d’information des professionnels de santé, des secouristes et de forces de sécurité qui interviennent et y compris ceux des professionnels du secteur juridique et médico-légal. Au delà, la géolocalisation en temps réel des victimes, le monitoring des constantes vitales, l’estimation du temps ou de la probabilité de survie ou encore la possibilité de déclencher ou de moduler les vitesses de perfusion de solutés luttant contre l’hémorragie ou d’antidotes contre les intoxications. Les solutions sont encore en gestation et toutes les initiatives en ce sens peuvent trouver un écho voire un véritable marché économiquement viable.

A l’aune des plans Blancs et plans Bleus en place, les centres hospitaliers sont-ils aujourd’hui prêts à faire face à des crises de grande ampleur ?

Pour ce que j’ai pu constater, les établissements sanitaires ont pris conscience de la nécessité d’être en mesure de réaliser une augmentation capacitaire en cas d’afflux de patients/victimes. Par contre, le plan ORSAN AMAVI avec le triage médical stratégique d’amont des victimes n’a pas été intégré car le concept semble insuffisamment compris ou maîtrisée. Enfin il est encore très difficile pour les directions d’établissement de concevoir que l’hôpital puisse être le lieu où se développe une crise/catastrophe. Pour les établissements médico-sociaux le décalage entre la réalité du risque et sa perception est encore plus grand.

Quels seront les grands thèmes du séminaire du 20 octobre ? A qui s’adresse plus précisément cette journée ?

En rentrant dans leurs établissement, les directions et cadres des Établissements Sanitaires et Médico-Sociaux, les Chefs de Pôles & chefs de services des Urgences/SAMU/Centre15, les responsables qualité et SI et les responsables de la réponse aux SSE des ARS auront à disposition une vision globale cohérente, une méthodologie pratique avec ses boites à outils et une ébauche concrète de plans Blanc ou Bleu nouvelle génération.

On peut noter que les intervenants du séminaire ne sont jamais regroupés sur une même session tant leurs champs de compétences sont habituellement jugés “exclusif” alors qu’ils sont en fait complémentaires. Cette complémentarité n’apparaît évidente qu’avec une lecture cindynique justement.

Merci beaucoup Docteur pour cet échange

Dr JC Hansen

Retrouvez le Dr Jan-Cédric Hansen sur Linkedin : https://www.linkedin.com/in/jancedrichansen/ et sur Twitter https://twitter.com/StratAdviserLtd

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Source photo intérieure : http://www.stratadviser.com/

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Passionné par l'innovation numérique et rédacteur pour plusieurs titres en ligne, Thomas accompagne aujourd'hui la communication de ses clients start-ups et grands comptes dans la santé, le sport et la tech.

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